Les Maîtres

Hashimoto Takako (1899-1963) fut une haïjin à une époque où on ne laissait guère les femmes s'exprimer autrement que dans le carcan de la tradition. Née et élevée à Tokyo, Takako était la petite-fille du directeur de la très réputée école de Koto Yamada, instrument dont elle était elle-même une virtuose. On s'attendait à ce qu'elle succède un jour à son grand-père, mais elle perd son père à l'âge de douze ans et on la fiance bientôt avec un homme de dix ans son aîné. Elle épouse ainsi Hashimoto Toyojiro en 1917 et, symboliquement, renonce définitivement à la pratique du koto. Toyojiro est architecte. Il a fait en partie ses études aux Etats-Unis et a l'esprit plutôt ouvert pour l'époque. Il est sincèrement épris de sa jeune et belle épouse et va encourager ses penchants artistiques. Dans une villa de style Tudor que Toyojiro a fait construire au sommet d'une colline, le couple accueille de nombreux artistes et écrivains. Auprès du voisinage, ils font figure de "stars hollywoodiennes" avec leur grosse voiture, très rare pour l'époque.

Parmi les invités du couple figurent plusieurs auteurs de haïkus, notamment des femmes, dont Sugita Hisajo. A cette époque, émergent plusieurs haïjins féminines qui incarnent le changement culturel de l'ère du Meiji. Elles s'écartent résolument du rôle traditionnel dévolu à la femme japonaise et incarnent le féminisme naissant au Japon. Une voie qui ne pouvait qu'intéresser un esprit indépendant et brillant comme celui de Takako.

Encouragée par son époux, Takako apprend à vingt-deux ans l'art du haïku avec Sugita Hisajo, faisant preuve d'excellentes dispositions. Son mentor publie ses premières oeuvres dans des revues locales, attirant rapidement l'attention sur la jeune poétesse. Sa renommée croît rapidement, et à moins de trente ans, elle est reconnue à la fois pour son art et pour sa grande beauté.

Malheureusement, son mari bien-aimé tombe malade et décède en 1937, la laissant élever leurs quatre filles. Jusqu'au bout, elle se sera occupée de lui et ne se remettra jamais tout à fait de cette perte.

Ne cessant d'écrire des haïkus, impliquée dans plusieurs cercles de poètes et revues de haïkus qu'elle fonda ou aida à fonder, Hashimoto Takako s'affirme comme la haïjin la plus populaire du Japon. Même après son décès d'un cancer en 1963, divers sondages auprès des amateurs du genre la placent régulièrement en tête.

Son style est sobre, proche de la tradition. La première fois que j'ai eu l'occasion de lire ses oeuvres (grâce à Jean Antonini de l'AFH, qu'il en soit chaudement remercié ici), j'ai été littéralement cloué sur place  par la puissance évocatrice des haïkus de Takako, qui puisent directement dans son histoire personnelle des accents très émouvants, sans toutefois céder un seul instant au pathos dont un occidental n'hésiterait pas à user. Hélas, ses oeuvres sont difficiles à trouver. Les poèmes suivants sont extraits de Neige des lointaines cimes publié et traduit par Makoto Kemmoku et Patrick Blanche au Japon. C'est en lisant de telles merveilles que je mesure le chemin que j'ai à parcourir ...

Le parfum des lys
Une infirmière qui peigne
les cheveux d'un mort

Mon époux couvert
par les chrysanthèmes blancs
Juste en soustraire un

Neige impétueuse
Dans ses bras je me trouvais
le souffle coupé

Le bout d'une lame
pénétrant la pêche rose
cassant le noyau

En lambeaux mon passé
Par poignées tombent les
fleurs de cerisier

Regrets de mon époux...
La chouette me hulule
de m'éteindre aussi
Deux sites (hélas en Anglais) consacrés à Hashimoto Takako:
Il ne s'agit pas d'un tableau champêtre, mais de la traduction exacte des deux caractères composant le mot sen-ryû, qui vient tout simplement du surnom du créateur de ce style.

Comme je le disais hier, le senryû se distingue du haïku par ses thèmes, son ton, et aussi sa forme. Tout comme on considère généralement Bashô comme le père du haïku, de même attribue-t-on à Karaï Masamichi Hachiemon (1718-1790) celle du senryû. Il faut croire que les surnoms du Japon féodal étaient assez bucoliques, puisque Bashô, surnom de Matsuo Munefusa, signifie bananier, tandis que Karaï se voyait surnommé Senryû, le saule de la rivière!

Senryû vécut donc moins de cent ans après Bashô. C'était un fonctionnaire et un maître de poésie à Edo. Son style était beaucoup plus familier et populaire que celui du créateur du haïku. Par ailleurs, le contexte politique n'était pas le même. L'administration des Tokugawa, dont Senryû faisait partie, était en pleine déliquescence. Corruption, incurie, affaiblissement du pouvoir et mécontentement généralisé, tout cela ne pouvait qu'inspirer un poète en verve et qui vivait les failles du système de l'intérieur, pourrait-on dire. Karaï développa donc un type de poème court à vocation nettement satyrique voire carrément subversive.

C'était le chansonnier de l'époque. Et tout comme les contemporains des Tokugawa en France (Louis XV, Louis XVI) n'appréciaient pas les pamphlets et épigrammes écrits sur leur compte, les senryû se virent bien vite visés par la censure des Shoguns. Qu'importe! les féroces petits poèmes continuaient à circuler sous le manteau, n'épargnant comme on l'a vu hier personne: clergé, personnages haut placés etc.

Formellement, le senryû est plus libre que le haïku: pas de kigo (mot de saison), idéalement dix-sept syllabes, mais réparties comme on le veut sur un, deux, trois ou quatre vers et non sur le 5-7-5 du haïku.

Petit manuel pour écrire des haîkus - Philippe Costa (Ed. Philippe Picquier) Surtout, le senryû est pétri de dérision: vis à vis des autres, mais aussi de soi-même. Il tape sur tout ce qui bouge avec une joie féroce, mais toujours avec humour. Dans son Petit manuel pour écrire des haïkus, Philippe Costa estime que le senryû aurait toutes les chances de faire fortune en France, où vit un peuple notoirement râleur, iconoclaste et gaulois (on a vu hier à quel point le senryû peut être leste). Effectivement, mais nous sommes peut-être trop bavards et raisonneurs pour nous en  tenir à des poèmes courts!

Le senryû est pourtant d'une redoutable efficacité, du fait même de sa concision. Il va droit au but et appuie avec délice pile où ça fait mal. Personnellement, je l'emploie surtout pour me moquer de moi-même, n'ayant pas trop le goût du commentaire politique. Quoique ... il y a six mois, un événement m'a suffisamment énervé pour que je commette ceci:

Paris 2012
not'fric en fumée, et même
pas d'flamme olympique!

Paris 2012
le sable des chantiers gardé ...
pour Paris Plage!
Ah oui, j'ai oublié un point: le senryû ne se prive pas d'employer un langage familier, voire argotique!
Difficile de parler des Maîtres du haîku classique sans commencer par Bashô. Bien sûr, les familiers de littérature japonaise n'apprendront rien ici, cette catégorie de billet s'adresse à ceux qui découvrent le haïku. Que les experts me pardonnent ... ou rectifient les éventuelles erreurs.

Bashô, de son véritable nom Matsuo Munefusa, est né en 1644 près de Kyoto. Fils de samouraï, donc noble, il reçoit l'éducation en rapport avec sa condition, à la fois guerrière et raffinée. C'est au début de l'adolescence qu'il étudie avec un Maître la poésie à la cour de son Shôgun, en particulier les formes de poésie courtes telles que le tanka. Le jeune homme montre rapidement des dispositions littéraires remarquables et un sens aigu de l'observation. Il acquiert ainsi une certaine réputation à Edo (l'ancienne Tokyo). Il détache du tanka le premier tercet, le hokku, et lui donne son autonomie. Ce n'est que plus tard qu'on l'appellera haïku.

C'est clair: Matsuo Munefusa ne sera jamais samouraï. Il se voue exclusivement à la poésie, fondant même une école. Vers 1680, il renonce à la vie mondaine et se retire dans l'ermitage que lui ont construit ses élèves, prenant même l'habit de moine. Devant sa retraite, il plante un arbre offert par ses élèves: un bananier, Bashô en Japonais. C'est sous ce nom qu'il passera à la postérité.

Dès lors, sa vie sera tout entière vouée à la poésie, à son école, et aux voyages qu'il effectuera surtout dans les dix dernières années de sa vie. Il en résultera des récits de voyage, des haïbuns littéralement truffés de haïkus. Ses élèves écriront des récits où  sa méthode de travail est abondamment dépeinte, alliant rigueur et bonhommie.

En 1694, il effectue un dernier voyage à Osaka mais, malade, il doit rebrousser chemin et rentre chez lui. On dit qu'il dicta là un dernier haïku à ses élèves puis, ayant cessé de s'alimenter, il brûla de l'encens et se libéra de ce monde le 28 novembre 1694.
Sur sa tombe, on planta un bananier.

La popularité de Bashô ne s'est jamais démentie. Encore aujourd'hui, il suffit de parler de lui à un Japonais pour voir ses yeux s'éclairer et l'entendre citer quelques haïkus du Maître. J'en ai encore fait l'expérience il y a quinze jours avec les deux traductrices japonaises du site web de ma société. Bashô est une gloire littéraire nationale.

Il a laissé de nombreuses notes sur son art et fait l'objet de nombreuses biographies et études faciles à trouver en librairie ou par une simple recherche sur le Net.

L'oeuvre de Bashô est immense, tant par sa quantité que sa qualité. Très proche de la nature, tout à la fois tendre, truculente, profondément humaine, la poésie de Bashô incarne pour certains à elle seule le haïku classique. Obsédé, surtout sur la fin de sa vie, par l'idée de karumi (légèreté), il est vrai que son oeuvre véhicule à merveille cette saveur si particulière du haïku. Si particulière et si difficile à reproduire!

Je n'en dirai pas plus, je vous laisse vous reporter à l'un des nombreux ouvrages consacrés au Maître, il y en a tant. Sachez que le respect et l'amour des amateurs de haïkus pour Bashô sont immenses et largement justifiés. J'ai essayé ci-après de donner quelques extraits de son oeuvre moins célèbres que ceux que l'on cite habituellement, dans la magnifique traduction de Joan Titus-Carmel (Cent onze haïkus, éd. Verdier). Je me sens tout petit devant eux, vraiment tout petit ...

au milieu du champ
et libre de toute chose
l'alouette chante

au parfum des pruniers
le soleil se lève -
sentier de montagne!

pétale après pétale
tombent les roses jaunes -
le bruit du torrent

la fraîcheur -
j'en fais ma demeure
et m'assoupis

ce chemin-ci
n'est emprunté par personne
ce soir d'automne
et ce haïku de voyageur:

la rosée blanche
sa saveur solitaire
ne l'oublie jamais!
et sans doute l'un des derniers, peut-être celui qu'il dicta à ses élèves:

malade en voyage
mes rêves parcourent seuls
les champs désolés

Manteau d'étoiles



Bienvenue sur le blog haïku de Richard (alias Yamasemi), principalement consacré au haïku et au senryû, un style de poème court venu du Japon.

Découvrez mon itinéraire dans l'écriture, une présentation des Maîtres du haïku et mes propres haïkus et senryûs au fil des jours. Vous trouverez plus d'informations sur ce blog dans la page d'aide.

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