Vous l'aurez remarqué dans le billet précédent, mais les haïkus font souvent référence à une saison.
C'est le haïku classique, celui des Maîtres des 17è, 18è et 19è siècles tels que Bashô, Buson, Issa, Ryokân, Shiki ...
C'est le kigo, le "mot de saison", qui ancre le haïku dans la réalité et notamment dans le cycle naturel que nous oublions souvent, dans un monde où on trouve à peu près n'importe quel fruit ou légume n'importe quand par le jeu des importations du monde entier.
A l'époque du haïku classique, le cycle des saisons était beaucoup plus présent dans la vie de tous les jours, et le kigo renvoyait à ce cycle.
Comme toute règle établie depuis longtemps, celle-ci était faite pour être bousculée un jour, ce qui fit Hekigodo (1873-1937), élève de Shiki, pour lequel le kigo était "une chaîne rivée à un corps vivant" . Hekigodo (et ses élèves par la suite) explora les interdits du haïku, s'attirant les foudres de son ami d'enfance Kyoshi, également élève de Shiki et gardien scrupuleux de l'orthodoxie.
Personnellement, étant donné mon amour de la Nature, j'aime bien le kigo. Bien entendu, lorsqu'on débute on arrive un peu avec ses gros sabots: "promenade en automne", "orage d'été" etc. Ce n'est toutefois pas un mal: pourquoi faire compliqué s'il suffit de faire simple? Le kigo peut-être aussi plus subtil, ainsi évoquer le départ des hirondelles suffit à signifier la transition entre deux saisons:
(Notez qu'ici, j'utilise une légère métaphore, ce qui pourrait me valoir les foudres des partisans de l'orthodoxie. Tant pis, c'est l'un des premiers haïkus que j'ai écrit, et il me plait comme cela. Non mais!)
De même, parler des bourgeons suffira à signifier le printemps tandis que les mandarines évoqueront immédiatement l'hiver.
L'usage du kigo dans le haïku classique était si répandu qu'on y a consacré des almanachs appelés saïjiki. On pourrait dire que le saïjiki est un peu au haïku ce que le dictionnaire de rimes était à la poésie française, un outil important et fort utile pour les bons poètes ... une béquille (où une chaîne, effectivement) pour les autres!
Voici deux exemples des ces éphémérides poétiques en Français:
Je pense aussi que vous comprenez maintenant pourquoi j'ai inscrit les quatre saisons dans les catégories de ce blog.
C'est le haïku classique, celui des Maîtres des 17è, 18è et 19è siècles tels que Bashô, Buson, Issa, Ryokân, Shiki ...
C'est le kigo, le "mot de saison", qui ancre le haïku dans la réalité et notamment dans le cycle naturel que nous oublions souvent, dans un monde où on trouve à peu près n'importe quel fruit ou légume n'importe quand par le jeu des importations du monde entier.
A l'époque du haïku classique, le cycle des saisons était beaucoup plus présent dans la vie de tous les jours, et le kigo renvoyait à ce cycle.
Comme toute règle établie depuis longtemps, celle-ci était faite pour être bousculée un jour, ce qui fit Hekigodo (1873-1937), élève de Shiki, pour lequel le kigo était "une chaîne rivée à un corps vivant" . Hekigodo (et ses élèves par la suite) explora les interdits du haïku, s'attirant les foudres de son ami d'enfance Kyoshi, également élève de Shiki et gardien scrupuleux de l'orthodoxie.
Personnellement, étant donné mon amour de la Nature, j'aime bien le kigo. Bien entendu, lorsqu'on débute on arrive un peu avec ses gros sabots: "promenade en automne", "orage d'été" etc. Ce n'est toutefois pas un mal: pourquoi faire compliqué s'il suffit de faire simple? Le kigo peut-être aussi plus subtil, ainsi évoquer le départ des hirondelles suffit à signifier la transition entre deux saisons:
Elles sont parties
les hirondelles, emportant
l'été sur leurs ailes
les hirondelles, emportant
l'été sur leurs ailes
(Notez qu'ici, j'utilise une légère métaphore, ce qui pourrait me valoir les foudres des partisans de l'orthodoxie. Tant pis, c'est l'un des premiers haïkus que j'ai écrit, et il me plait comme cela. Non mais!)
De même, parler des bourgeons suffira à signifier le printemps tandis que les mandarines évoqueront immédiatement l'hiver.
L'usage du kigo dans le haïku classique était si répandu qu'on y a consacré des almanachs appelés saïjiki. On pourrait dire que le saïjiki est un peu au haïku ce que le dictionnaire de rimes était à la poésie française, un outil important et fort utile pour les bons poètes ... une béquille (où une chaîne, effectivement) pour les autres!
Voici deux exemples des ces éphémérides poétiques en Français:
- le saïjiki de Seegan MABESOONE: http://www.threeweb.ad.jp/logos/saijiki/
- celui de Ryu Yotsuya
Je pense aussi que vous comprenez maintenant pourquoi j'ai inscrit les quatre saisons dans les catégories de ce blog.
par Richard
publié dans :
L'écriture
Le Japon a toujours exercé une fascination qui frise en bien des occasions l'irrationnel.
Le corollaire de cette fascination est ce que j'appellerai "le complexe du gaïjïn" (gaïjïn : étranger)
La culture, l'art, la langue, la société japonaise sont il est vrai si particuliers qu'on admet généralement l'idée qu'il faut être japonais pour réellement les comprendre.
De là, une idée insidieuse: pour pratiquer quelque chose venu du Japon, il faut être japonais, sinon ce ne sera qu'une pâle imitation.
Lorsque, enfant, j'ai démarré la pratique du judo, on pensait en effet que nous ne pourrions jamais maîtriser que la technique, soit l'aspect extérieur de l'Art souple. Il subsisterait toujours quelque chose de spirituel, de presque mystique et accessible uniquement aux Japonais, et qui expliquerait qu'ils soient toujours les meilleurs, en un mot, les vrais judokas.
Et puis, en une magistrale et dernière projection, Anton Geesink, premier judoka médaille d'or olympique non japonais, a fait mordre le tatami à cette idée romantique.
Nous avions il y a quelque jours une discussion similaire sur le haïku sur la liste de diffusion de l'AFH (Association Française de Haïku). Par respect, certains n'osaient appeler que tercets les haïkus non issus du Japon. S'ensuivit une discussion comme toujours riche et amicale sur ce thème.
Voici ce que j'ai posté sur la liste, et qui fut semble-t-il apprécié:
Je supervise la traduction du site web de mon entreprise dans de nombreuses langues, y compris le japonais. Je discutais de haïkus en déjeunant avec une responsable (japonaise) de notre agence de traduction. Elle ignorait qu'il y eut des haïkus en Français. Je l'ai redirigée sur les sites d'André Duhaime et de Serge Tomé. Ce qui l'étonnait était qu'on puisse faire du 5-7-5 (ce qui montre que c'était pour elle un aspect important) en Français.
Quelques jours plus tard, elle m'a envoyé un message, ravie d'avoir lu des haïkus du monde entier, auxquels elle ne contestait nullement cette appellation. Petite joie perso: elle a traduit l'un des miens en japonais pour l'envoyer à ses amis en précisant que c'était à l'origine un haïku français. Elle précise qu'elle n'a pas réussi cependant à faire un 5-7-5 en Japonais.
Ce que j'en déduis:
Bref, et à mon humble avis:
alors, c'est un haïku.
Je terminerai par cette pirouette: quand David Douillet marque un ipon, se demande-t-on s'il fait autre chose que du Judo parce qu'il n'est pas japonais?
Chaque peuple a son génie propre. Il rayonne et influence les autres peuples, qui s'emparent des éléments qui les intéressent et les réinterprètent avec leur propre génie.
Le haïku est une forme poétique qui s'est répandue dans le monde entier. Nous, francophones, avons su l'adapter à la langue française, il en est de même des anglophones, des russophones etc.
N'ayons donc pas de complexes, travaillons et progressons dans l'écriture de nos haïkus en Français.
Le corollaire de cette fascination est ce que j'appellerai "le complexe du gaïjïn" (gaïjïn : étranger)
La culture, l'art, la langue, la société japonaise sont il est vrai si particuliers qu'on admet généralement l'idée qu'il faut être japonais pour réellement les comprendre.
De là, une idée insidieuse: pour pratiquer quelque chose venu du Japon, il faut être japonais, sinon ce ne sera qu'une pâle imitation.
Lorsque, enfant, j'ai démarré la pratique du judo, on pensait en effet que nous ne pourrions jamais maîtriser que la technique, soit l'aspect extérieur de l'Art souple. Il subsisterait toujours quelque chose de spirituel, de presque mystique et accessible uniquement aux Japonais, et qui expliquerait qu'ils soient toujours les meilleurs, en un mot, les vrais judokas.
Et puis, en une magistrale et dernière projection, Anton Geesink, premier judoka médaille d'or olympique non japonais, a fait mordre le tatami à cette idée romantique.
Nous avions il y a quelque jours une discussion similaire sur le haïku sur la liste de diffusion de l'AFH (Association Française de Haïku). Par respect, certains n'osaient appeler que tercets les haïkus non issus du Japon. S'ensuivit une discussion comme toujours riche et amicale sur ce thème.
Voici ce que j'ai posté sur la liste, et qui fut semble-t-il apprécié:
Je supervise la traduction du site web de mon entreprise dans de nombreuses langues, y compris le japonais. Je discutais de haïkus en déjeunant avec une responsable (japonaise) de notre agence de traduction. Elle ignorait qu'il y eut des haïkus en Français. Je l'ai redirigée sur les sites d'André Duhaime et de Serge Tomé. Ce qui l'étonnait était qu'on puisse faire du 5-7-5 (ce qui montre que c'était pour elle un aspect important) en Français.
Quelques jours plus tard, elle m'a envoyé un message, ravie d'avoir lu des haïkus du monde entier, auxquels elle ne contestait nullement cette appellation. Petite joie perso: elle a traduit l'un des miens en japonais pour l'envoyer à ses amis en précisant que c'était à l'origine un haïku français. Elle précise qu'elle n'a pas réussi cependant à faire un 5-7-5 en Japonais.
Ce que j'en déduis:
- les non-Japonais ont parfois un complexe vis à vis d'une culture et même d'un "état" japonais très spécial et mystérieux, qui les empêcherait, quoi qu'ils fassent, d'aborder les arts japonais.
- Inversement, les Japonais semblent s'en moquer éperdument. Du reste, s'ils avaient le même complexe vis-à-vis de l'Occident, il n'y aurait ni Canon, ni Nikon, ni Yamaha, ni dessins animés, ni etc ....
- Le 5-7-5 semble leur tenir à coeur (comme pour Philippe Costa dans son "Manuel pour écrire des Haïkus")
- mais pas quand il s'agit d'un haïku traduit depuis une langue étrangère (et là, Maurice Coyaud les rejoint sur ce point dans la préface des "Fourmis ..." et nombre d'entre vous).
Bref, et à mon humble avis:
- si c'est court (moins de 20 syllabes), si possible avec un rythme ternaire court/long/court (pas obligatoire)
- s'il n'y a pas de métaphores "lourdes" ou de comparaisons directes
- s'il y a une ouverture et/ou une certaine distance prise vis à vis de la chose vue et transmise
- s'il y a de l'humour, de la dérision ou de l'autodérision
- si à la lecture vous voyez la chose ou vivez la situation,
alors, c'est un haïku.
Je terminerai par cette pirouette: quand David Douillet marque un ipon, se demande-t-on s'il fait autre chose que du Judo parce qu'il n'est pas japonais?
Chaque peuple a son génie propre. Il rayonne et influence les autres peuples, qui s'emparent des éléments qui les intéressent et les réinterprètent avec leur propre génie.
Le haïku est une forme poétique qui s'est répandue dans le monde entier. Nous, francophones, avons su l'adapter à la langue française, il en est de même des anglophones, des russophones etc.
N'ayons donc pas de complexes, travaillons et progressons dans l'écriture de nos haïkus en Français.
par Richard
publié dans :
L'écriture
Il y a un débat récurrent parmi les amateurs et auteurs de haïkus: les liens supposés entre haïku et Zen. Ce débat agite en ce moment de manière un peu vive l'une des listes de diffusion que je fréquente.
Il est vrai qu'un poème de dix-sept syllabes sur trois lignes, c'est petit, c'est sobre, c'est léger. Cela correspond assez à l'idée que l'on se fait généralement du Zen, cette pratique du détachement, voire du dénuement, et du retour à l'essentiel.
Le Zen est à la mode. On en parle beaucoup, il fait vendre. Lorsque compréhension superficielle et intérêt commercial s'allient, il ne faut pas s'étonner alors de voir haïkus et Zen associés plus souvent qu'à leur tour.

Ainsi, on trouve facilement un petit coffret "Le livre du Zen" par Manuela Dunn Mascetti (éditions Philippe Picquier) composé de trois jolis petits livres: Paroles, Sagesse du Zen, Kôans, Leçons du Zen et Haïku, Poésie du Zen.

A l'opposé, certains s'opposent radicalement à tout lien entre Zen et haïku. Dans son "Petit manuel pour écrire des haïkus" (même éditeur), Philippe Costa tire à boulets rouges sur ce qu'il qualifie de "japoniaiseries".
Alors? Zen ou pas le haïku? Réponse de Normand: ça dépend ... Ca dépend des auteurs, des écoles, ça dépend des haïkus pour un même auteur. Bref, il y a autant de diversité que dans la vie.
J'ai déjà dit que j'avais des "tendances Zen". Attention, je ne suis ni un pratiquant, ni un expert du Zen. Cependant, ayant lu quelques ouvrages sur la question, je dirais qu'il me parle, qu'il correspond assez à ma sensibilité. Je suis sympathiZen en quelque sorte. Du reste, j'ai commencé à tenter d'écrire des haïkus après la lecture de "Les plus beaux contes Zen, suivi de l'art des haïkus" de Henri Brunel (éditions Calmann-Lévy), et je suis assez d'accord avec le position de l'auteur quant aux rapports entre haïkus et Zen. Rien de systématique, juste un petit arôme plus ou moins prononcé.
Incontestablement, certains haïkus de Ryôkan par exemple - moine Zen lui-même- ont-ils une saveur Zen. Ainsi celui-ci:
Quelle jolie résignation devant le cambriolage et l'envol de choses qui, après tout, n'étaient pas essentielles...
En revanche, difficile à mon sens de voir du Zen dans la joyeuse gauloiserie de celui-ci, du même auteur:
De même, j'étais sans doute dans une humeur Zen avec mes moutons fondus dans la brume et mon impression d'union du Ciel, de la Terre et de l'Homme. En revanche, je ne l'étais sans doute pas en notant:
Je me méfie de toute attitude systématique. Chacun, en fonction de son vécu, de sa culture et de sa sensibilité du moment, pourra écrire des haïkus comportant ou non une saveur Zen plus ou moins prononcée. L'important est de fixer avec sincérité le moment, puis de le laisser s'envoler vers les lecteurs. S'il s'en trouve ne serait-ce qu'un seul qui trouve du plaisir à sa lecture, c'est gagné. Pour moi, c'est tout ce qui compte.
Il est vrai qu'un poème de dix-sept syllabes sur trois lignes, c'est petit, c'est sobre, c'est léger. Cela correspond assez à l'idée que l'on se fait généralement du Zen, cette pratique du détachement, voire du dénuement, et du retour à l'essentiel.
Le Zen est à la mode. On en parle beaucoup, il fait vendre. Lorsque compréhension superficielle et intérêt commercial s'allient, il ne faut pas s'étonner alors de voir haïkus et Zen associés plus souvent qu'à leur tour.

Ainsi, on trouve facilement un petit coffret "Le livre du Zen" par Manuela Dunn Mascetti (éditions Philippe Picquier) composé de trois jolis petits livres: Paroles, Sagesse du Zen, Kôans, Leçons du Zen et Haïku, Poésie du Zen.

A l'opposé, certains s'opposent radicalement à tout lien entre Zen et haïku. Dans son "Petit manuel pour écrire des haïkus" (même éditeur), Philippe Costa tire à boulets rouges sur ce qu'il qualifie de "japoniaiseries".
Alors? Zen ou pas le haïku? Réponse de Normand: ça dépend ... Ca dépend des auteurs, des écoles, ça dépend des haïkus pour un même auteur. Bref, il y a autant de diversité que dans la vie.
J'ai déjà dit que j'avais des "tendances Zen". Attention, je ne suis ni un pratiquant, ni un expert du Zen. Cependant, ayant lu quelques ouvrages sur la question, je dirais qu'il me parle, qu'il correspond assez à ma sensibilité. Je suis sympathiZen en quelque sorte. Du reste, j'ai commencé à tenter d'écrire des haïkus après la lecture de "Les plus beaux contes Zen, suivi de l'art des haïkus" de Henri Brunel (éditions Calmann-Lévy), et je suis assez d'accord avec le position de l'auteur quant aux rapports entre haïkus et Zen. Rien de systématique, juste un petit arôme plus ou moins prononcé.Incontestablement, certains haïkus de Ryôkan par exemple - moine Zen lui-même- ont-ils une saveur Zen. Ainsi celui-ci:
Le voleur m'a tout pris
sauf la lune
à ma fenêtre
sauf la lune
à ma fenêtre
Quelle jolie résignation devant le cambriolage et l'envol de choses qui, après tout, n'étaient pas essentielles...
En revanche, difficile à mon sens de voir du Zen dans la joyeuse gauloiserie de celui-ci, du même auteur:
Réparant le toit
mes boules d'or rabougries
le vent froid d'automne
mes boules d'or rabougries
le vent froid d'automne
De même, j'étais sans doute dans une humeur Zen avec mes moutons fondus dans la brume et mon impression d'union du Ciel, de la Terre et de l'Homme. En revanche, je ne l'étais sans doute pas en notant:
Aux premiers frimas -
zut! toutes les dix minutes
envie de pisser
zut! toutes les dix minutes
envie de pisser
Je me méfie de toute attitude systématique. Chacun, en fonction de son vécu, de sa culture et de sa sensibilité du moment, pourra écrire des haïkus comportant ou non une saveur Zen plus ou moins prononcée. L'important est de fixer avec sincérité le moment, puis de le laisser s'envoler vers les lecteurs. S'il s'en trouve ne serait-ce qu'un seul qui trouve du plaisir à sa lecture, c'est gagné. Pour moi, c'est tout ce qui compte.
par Richard
publié dans :
L'écriture
Lorsque j'ai commencé à écrire des haïkus il y a cinq ans, je me suis inscrit à une liste de diffusion francophone. J'ai très vite été terrifié par la manière dont les membres de cette liste n'hésitaient pas à ré-écrire, parfois de fond en comble, les haïkus qui leur étaient proposés.
Cela me paraissait monstrueux, d'un irrespect révoltant. Comment oser toucher à la création d'autrui? La poésie me paraissait une expression si forte de la personnalité que j'assimilais ce procédé à un déni pur et simple de la personne. Et que dire des vers, cliniquement numérotés L1, L2 et L3 comme des vertèbres?
Bref, je n'ai plus rien écrit pendant cinq ans, découragé par les commentaires que je pouvais lire et par les transformations radicales que subissaient certains haïkus, pas les miens, car je n'osais pas en soumettre.
Je suis ainsi resté spectateur muet, recevant les emails de la liste, mais ne participant pas. Et puis un jour quelqu'un a lancé un sujet sur un joyeux forum consacré au Palm. Et je m'y suis remis tout doucement.
Ce que je ne savais pas forcément, c'est que les anciens Maîtres ne procédaient pas autrement que les membres de la liste à laquelle je n'osais participer. Des témoignages d'élèves du grand Bashô le confirment: il n'y est question que de corrections, améliorations et révisions plus ou moins déchirantes.
Les membres de la liste ne faisaient qu'essayer de s'aider mutuellement à améliorer leur technique d'écriture. Mon seul problème, outre de ne pas être sûr de la valeur de ma création, était de trop m'y attacher, au point de m'y assimiler et de ne pas accepter qu'on y change quoi que ce soit, comme si on me changeait moi-même.
Ainsi du haïku d'hier. La version initiale soumise à la liste récemment était:
Des voix se sont aussitôt élevées pour contester la présence cet "ensemble". Il était jugé redondant. On lui reprochait en outre de "fermer" le haïku en imposant ma vision, alors qu'il ne faut que transmettre en restant le plus possible détaché de l'événement pour mieux en rendre compte.
Je me suis évertué à défendre bec et ongles ce fameux "ensemble", d'abord en raison du rythme (le fameux 5-7-5, avec ce dernier vers tronqué, j'avais l'impression d'une chute bien trop abrupte). Ensuite, j'ai fait valoir que "ensemble" laissait penser qu'il fallait aller au-delà du tableau champêtre pour comprendre qu'il y avait là une union du ciel, de la terre et de l'homme qui les contemple (j'ai des tendances marquées au Zen, on en reparlera...) Rien n'y faisait, j'étais seul contre tous, courtoisement, mais sûrement.
Quelques jours plus tard, je proposais ceci:
La réaction fut immédiate: "mortes" était redondant, car impliqué par "octobre". Quand au "comme", il allait à l'encontre d'une règle assez uniformément admise dans la communauté des haïjins (=auteurs de haïkus): pas de métaphores, encore moins de comparaisons directes. Le haïku retouché devenait:
Voilà qui est moins réthorique, moins scolaire, plus efficace, même si le tiret qui termine la seconde ligne et introduit un changement de perspective est tout de même un "comme" déguisé. Mais il est moins lourd, moins démonstratif. Il suggère, sans imposer.
Hier enfin, je tombais sur une traduction que je ne connaissais pas d'un haïku magnifique de mon auteur classique préféré, Issa. Ce dernier eut une vie difficile. Marié sur le tard avec une jeune fille beaucoup plus jeune que lui, il eut la douleur de la perdre ainsi que l'enfant qu'elle lui avait donné. Il écrivit alors:
Et la seconde traduction donnait:
Plus explicite, plus réthorique, plus de pathos, mais beaucoup moins de force.
Il y a dans la première, et notament dans le simple "mais" final, tant de choses exprimées avec une pureté admirable: l'impermanence des choses, la fragilité et la brièveté de la vie humaine, le destin prématurément brisé d'êtres jeunes, comme ce dernier vers, ce "mais" qui dans son apparente vacuité contient tant de choses ...
Et, acceptant de me détacher de ce qui ne m'appartenait déjà plus, j'acceptai du même coup d'oublier enfin mon "ensemble" ...
Cela me paraissait monstrueux, d'un irrespect révoltant. Comment oser toucher à la création d'autrui? La poésie me paraissait une expression si forte de la personnalité que j'assimilais ce procédé à un déni pur et simple de la personne. Et que dire des vers, cliniquement numérotés L1, L2 et L3 comme des vertèbres?
Bref, je n'ai plus rien écrit pendant cinq ans, découragé par les commentaires que je pouvais lire et par les transformations radicales que subissaient certains haïkus, pas les miens, car je n'osais pas en soumettre.
Je suis ainsi resté spectateur muet, recevant les emails de la liste, mais ne participant pas. Et puis un jour quelqu'un a lancé un sujet sur un joyeux forum consacré au Palm. Et je m'y suis remis tout doucement.
Ce que je ne savais pas forcément, c'est que les anciens Maîtres ne procédaient pas autrement que les membres de la liste à laquelle je n'osais participer. Des témoignages d'élèves du grand Bashô le confirment: il n'y est question que de corrections, améliorations et révisions plus ou moins déchirantes.
Les membres de la liste ne faisaient qu'essayer de s'aider mutuellement à améliorer leur technique d'écriture. Mon seul problème, outre de ne pas être sûr de la valeur de ma création, était de trop m'y attacher, au point de m'y assimiler et de ne pas accepter qu'on y change quoi que ce soit, comme si on me changeait moi-même.
Ainsi du haïku d'hier. La version initiale soumise à la liste récemment était:
Fondus dans la brume
moutons et nuages bas
broutent l'herbe ensemble
moutons et nuages bas
broutent l'herbe ensemble
Des voix se sont aussitôt élevées pour contester la présence cet "ensemble". Il était jugé redondant. On lui reprochait en outre de "fermer" le haïku en imposant ma vision, alors qu'il ne faut que transmettre en restant le plus possible détaché de l'événement pour mieux en rendre compte.
Je me suis évertué à défendre bec et ongles ce fameux "ensemble", d'abord en raison du rythme (le fameux 5-7-5, avec ce dernier vers tronqué, j'avais l'impression d'une chute bien trop abrupte). Ensuite, j'ai fait valoir que "ensemble" laissait penser qu'il fallait aller au-delà du tableau champêtre pour comprendre qu'il y avait là une union du ciel, de la terre et de l'homme qui les contemple (j'ai des tendances marquées au Zen, on en reparlera...) Rien n'y faisait, j'étais seul contre tous, courtoisement, mais sûrement.
Quelques jours plus tard, je proposais ceci:
Vent d'octobre
les feuilles mortes se courent après
comme des chiens qui jouent
les feuilles mortes se courent après
comme des chiens qui jouent
La réaction fut immédiate: "mortes" était redondant, car impliqué par "octobre". Quand au "comme", il allait à l'encontre d'une règle assez uniformément admise dans la communauté des haïjins (=auteurs de haïkus): pas de métaphores, encore moins de comparaisons directes. Le haïku retouché devenait:
Vent d'octobre
les feuilles se courent après -
des chiens qui jouent
les feuilles se courent après -
des chiens qui jouent
Voilà qui est moins réthorique, moins scolaire, plus efficace, même si le tiret qui termine la seconde ligne et introduit un changement de perspective est tout de même un "comme" déguisé. Mais il est moins lourd, moins démonstratif. Il suggère, sans imposer.
Hier enfin, je tombais sur une traduction que je ne connaissais pas d'un haïku magnifique de mon auteur classique préféré, Issa. Ce dernier eut une vie difficile. Marié sur le tard avec une jeune fille beaucoup plus jeune que lui, il eut la douleur de la perdre ainsi que l'enfant qu'elle lui avait donné. Il écrivit alors:
Ce monde de rosée
n'est qu'un monde de rosée
mais
n'est qu'un monde de rosée
mais
Et la seconde traduction donnait:
Rosée que ce monde-ci
rosée que ce monde... oui sans doute
et pourtant...
rosée que ce monde... oui sans doute
et pourtant...
Plus explicite, plus réthorique, plus de pathos, mais beaucoup moins de force.
Il y a dans la première, et notament dans le simple "mais" final, tant de choses exprimées avec une pureté admirable: l'impermanence des choses, la fragilité et la brièveté de la vie humaine, le destin prématurément brisé d'êtres jeunes, comme ce dernier vers, ce "mais" qui dans son apparente vacuité contient tant de choses ...
Et, acceptant de me détacher de ce qui ne m'appartenait déjà plus, j'acceptai du même coup d'oublier enfin mon "ensemble" ...
par Richard
publié dans :
L'écriture






