Jeudi 29 décembre 2005
Je travaille dans l'informatique, ce qui n'est pas sans provoquer certaines déformations professionnelles ...

Ainsi, en m'endormant hier soir, je me demandais s'il existait des programmes de génération automatique de haïkus. Ce matin, j'ai posé la question à l'ami Google, et bien sûr, ça existe. Il y a plusieurs générateurs de haïkus, le plupart du temps anglophones. En Français, j'ai retenu les deux suivants:

Le résultat est assez réjouissant. Bien sûr, ce ne sont pas à proprement parler des haïkus, mais ça y ressemble d'assez près. Le ton est relativement bien imité, et certains vers, pris isolément, seraient assez crédibles. Détail amusant, l'haïku-tron génère des poèmes de 7-5-7 vers et non 5-7-5 suite à une coquille du dictionnaire dans lequel l'auteur du programme a pris la définition du haïku!

En m'amusant avec ces deux générateurs, je me demandais cependant ce qu'un programme plus élaboré, dans lequel un auteur définirait son glossaire personnel et relié à un saïjiki correct pourrait donner. Ce serait sans doute plus réaliste, tout en restant une pure illusion. Si la poésie n'était qu'une question de technique et de simple combinaison de mots extraits d'un glossaire, cela fait longtemps que les ordinateurs seraient poètes. Et pourtant, un ordinateur a bien défié avec succès un champion d'échec ...

Petite pensée un peu angoissante tout de même ...
Lundi 19 décembre 2005
Vous avez sans doute noté que les deux derniers haïkus n'étaient pas départis d'une certaine sensualité (voire d'une sensualité certaine pour celui de samedi). Je vais vous faire une confidence: ce n'étaient pas vraiment des haïkus, mais plutôt des senryûs.

Lorsque le thème est centré sur l'humain plus que sur la Nature, lorsqu'on y dépeint des traits de caractères, notamment de petits travers avec une certaine ironie, on parle alors plutôt de senryû. Il en est de même lorsque le poème contient une certaine auto-dérision (comme celui d'hier par exemple).

Il existe d'autres critères, notamment de forme, dont j'aurai l'occasion de reparler. Notez juste que le senryû possède une liberté de ton, une familiarité, que le haïku ne se permet généralement pas. Et notamment en matière d'érotisme. Jusqu'à l'époque de Bashô, le haïku ne parlait pas d'amour, des formes plus longues telles que le tanka y pourvoyaient. On y parlait encore moins de choses lestes. Haïku érotiques, par Jean Cholley (éd. Picquier poche)Au XVIIè siècle, les choses s'assouplirent (si l'on peut dire), et nombre de senryûs sensuels ou ouvertement érotiques fleurirent. Une petite anthologie de haïkus érotiques a été ainsi rassemblée par Jean Cholley (éditions Picquier poche) et elle vaut le détour, dans une veine truculente et réjouissante. Chacun en prend pour son grade: le clergé, les couples légitimes et les autres, les courtisanes et les belle-mères, sans parler des veuves. Le senryû érotique était aussi l'occasion d'égratigner le pouvoir en place au travers de ses femmes, les dames du palais, brocardées pour leurs appétits et leur goût supposé pour des olisbos de plus en plus imposants. Je ne résiste pas au plaisir de vous livrer quelques échantillons de ce petit livre tonique:

les dames du palais
vous ont la mine
de ne pas en avoir envie

la dame du palais
a perdu un objet
dont elle n'ose s'enquérir

quand il dresse sont mât
l'épouse s'empresse alors
de prendre la barre

lassée que chaque nuit
il s'y glisse, la bonne fait son
lit en porte-feuille

et ainsi de suite...

Pour ma part:

corps enchevêtrés
la lune les illumine
amants endormis

comme elle sent l'amour
ta peau inondée de sueur
sur le drap tout blanc!

fruits mûrs au soleil
ils dansent en liberté
tes deux seins de lait

et ... c'est tout. Il y en a bien d'autres, mais comme dirait Bigard, j'aurais peur de passer pour un sentimental (si, c'est vite fait!)
Vendredi 16 décembre 2005
Suite à l'envoi de mes variations sur le même thème à la liste haiku-fr, Serge Tomé a eu la réaction suivante à propos de la première version:

Je préfère cette variante qui est sûrement la première. Donc la plus "juste".
Les autres disent trop, concluent. Ici, il n'y a rien de trop. Tu as posé les éléments, juste bien en interaction. Et le lecteur est libre d'y utiliser ses images personnelles, son vécu.
Il ne sert à rien d'utiliser un attirail technique souvent émoussé par l'usage lorsque l'on pose des images fortes et bien agencées comme dans ton haïku.
Sur le "romantique", tu me fais penser à un poème de V. Hugo sur les belles un instant entrevues et regrettées toute une vie.

Et comme je lui répondais qu'effectivement, le "romantique" était l'original dont j'étais insatisfait pour diverses raisons, dont son côté excessivement sentimental à mon goût, Serge fit cette réponse:

C'était le premier mais surtout celui qui était le plus"brut". A vrai dire, je ne peux te dire ce qu'est ou sera le haïku en français. Je prône des règles parce que je les pense adaptées au genre mais comme nous n'avons pas de tradition en français...Je les présente seulement à titre d'exemple et de base.
Je reste personnellement pour l'écrit le plus brut en me servant seulement de la force et de la disposition des images. C'est une des voies du haïku japonais. Pas la seule et d'ailleurs une voie tardive à ce que je pense.

et, sur mes essais de variation:

C'est très intéressant de se permettre des variations. Quel graveur ne fait que reproduire son trait sans s'essayer à des variantes ?

Cela étant, ces variations, surtout les dernières, lui paraissaient trop "littéraires". Mais c'est mon avis seulement.

Serge est une grande figure du haïku francophone et du haïku tout court. Son site Temps libre est une référence. Ce qui me frappe dans son intervention, outre sa gentillesse à l'égard du débutant que je suis (merci pour V.Hugo!), c'est son humilité. Qu'une personne aussi expérimentée et respectée avoue ne pas savoir dans quelle direction ira le haïku francophone en dit long.  Finalement, Serge et tous ceux qui participent aux listes de discussion, aux ateliers d'écriture et aux divers sites forgent ensemble un art vivant et toujours neuf. Je suis ravi de participer autant que faire se peut à cette aventure du haïku francophone. Moi qui avais une peur panique de la ré-écriture, voilà que je la sollicite, me sentant en confiance dans cette communauté du haïku qui n'a d'autre but que s'entraider pour progresser. Finalement, les choses n'ont pas tellement changé depuis le temps où Bashô tenait école.

Et tout le monde est invité.  Pourquoi pas vous?


par Richard Breitner publié dans : L'écriture
Lundi 12 décembre 2005
Voilà ce qu'on entend souvent. Pensez! Trois lignes, dix-sept syllabes, une vraie rigolade.
D'ailleurs, même les mômes y arrivent, c'est dire.

Mouais. Déjà, les enfants font sans sourciller des choses dont nous ne sommes plus capables. Essayez un peu d'arriver au dix-neuvième niveau de Yugi-Ho contre les Tortues Ninja émeraude of the death-qui-tue pour voir. Impossible, alors que votre petit neveu de huit ans fait ça en riant et en dégustant son Kinder Bueno (quatre ans? ah, pardon!)

Trêve de plaisanterie.  Plus l'expression est concise, plus la réflexion préalable doit être poussée. Démonstration.

Une situation de départ très simple: le trottoir noir de monde. La foule des achats de Noël sous le ciel gris du décembre parisien. Une superbe chevelure rousse encadrant un beau visage apparaît soudain au détour d'une rue et disparaît rapidement comme elle est apparue.

Nous allons voir qu'il y a d'innombrables manières de rendre cette scène en dix-sept syllabes ou moins. Tout dépend de ce qu'on met en lumière. Allons-y:

à peine entrevue
dans la foule grise, lueur
d'une beauté rousse

Romantique, élégiaque, on sent le regret de ne pas avoir pu retenir plus longtemps ladite beauté. C'est ma tendance Ki no Tsurayuki tombant amoureux d'une femme entrevue parmi les fleurs de cerisiers.

Plus dramatique à présent:

dans la foule grise
la fulgurance soudaine
d'une beauté rousse

Ici, je mets plutôt en valeur le côté soudain de l'apparition, et le contraste avec l'uniformité tristounette de la foule.

J'ai souvent le défaut d'en dire trop, imposant ma vision au lecteur. Essayons donc une approche plus minimaliste. Ce n'est pas chose facile, car en condensant à l'excès, on ne peut installer l'ambiance. Certains participants de la liste haïku-fr, qui m'ont modestement demandé de ne pas les nommer, y arrivent admirablement. J'essaye à mon tour:

fulgurance
dans la grisaille
d'une beauté rousse

A l'évidence, c'est plus ouvert, je ne parle même plus de la foule, seule la sensation, le choc émotionnel, demeurent. Cependant, je peux ajouter de la force en terminant sur ce choc:

une beauté rousse
dans la grisaille -
fulgurance

Enfin, pourquoi particulariser cette beauté rousse? Je l'ai tout juste aperçue, elle en est presque désincarnée, indéterminée. Je pousse donc jusqu'au bout en écrivant:

beauté rousse
dans la grisaille -
fulgurance

Cependant, en bon occidental, une image flotte obstinément dans ma tête, une métaphore même, interdit suprême en haïku! En fait, même Bashô en a utilisé occasionnellement. Il s'agit simplement de ne pas perdre totalement le contact avec la réalité. Ici, cette foule grise et affairée évoque pour moi la mer en hiver, d'où émerge parfois ... quelque chose. J'écris donc:

éclat bref du phare
sur la foule démontée -
une beauté rousse

Et si je préfère évoquer la flamboyante chevelure plutôt que la brièveté de l'apparition, j'écrirai:

éclat rouge du phare
sur la foule démontée -
une beauté rousse

Quelle est ma version préférée? Qu'ai-je voulu transmettre? Ben ... tout ça à la fois. Et c'est bien le problème, je n'ai pas encore trouvé la parfaite synthèse, si toutefois elle existe!

Alors, facile le haïku?

Et vous, quelle version préférez-vous?
Vendredi 2 décembre 2005
Mes premiers contacts avec la poésie japonaise datent de l'époque où j'étais en Math Sup'
A l'époque, j'ingurgitais 14h de cours de math par semaine, 10h de physique et 4 de chimie, plus le travail personnel. Voilà pourquoi on appelle familièrement les élèves Math Sup' et Math Spé' des "taupes".

J'ai toujours été le vilain petit canard chez les scientifiques, parce que j'aime aussi les lettres. La différence est pour moi très simple: les sciences, c'est mon boulot, les lettres, mes loisirs. C'est pourtant simple, mais je ne compte pas les occasions où j'ai dû le faire comprendre, non sans mal, à mes profs.

Anthologie de la poésie japonaise classique - G. Renondeau (Poésie/Gallimard)Or donc, entre deux espaces euclidiens et deux applications du premier principe de la thermodynamique, j'avais besoin de me changer les idées. Je pratiquais à l'époque le Karaté et le Taï Chi Chuan , j'avais bien besoin aussi d'une activité physique, et j'avais donc passablement la tête en Asie.  En allant chez Gibert acheter une enième compilation de problèmes et d'exercices de math, j'avais acquis au passage une Anthologie de la poésie japonaise classique réunie par G. Renondeau (éd. Poésie/Gallimard)
 
Partant des origines de la poésie japonaise, dès les premiers siècles de notre ère, cette anthologie se termine à l'ère Tokugawa par les grands Maîtres du haïku. Ce fut mon premier contact avec cette forme de poésie, et je dois dire que le déclic ne se fit pas immédiatement, tant il y avait déjà des merveilles dès la période dite "archaïque".

Les Japonais ont, semble-t-il, toujours aimé la poésie, et particulièrement les formes courtes. Les poèmes longs (chôka) semblent ainsi, dès la fin du VIIIè siècle, laisser place à des poèmes courts de 31 syllabes réparties en cing lignes de 5-7-5-7-7 syllabes, forme appelée tanka.

Bien plus tard, le tercet initial 5-7-5, le hokku, sera en quelque sorte extrait du tanka pour vivre une vie autonome: le haïku tel que nous le connaissons.

Il serait toutefois dommage, injuste et même sectaire d'ignorer les perles classiques antérieures au haïku telles que celle-ci:

  Fleurs de cerisier
Qui ne connaissez le printemps
  Que depuis cette année
Puissiez-vous ne jamais apprendre
Qu'un jour vous devrez tomber

ou encore:

   Faiblement
Parmi les nuages de fleurs
  Des cerisiers de montagne
Je l'ai entrevue
  Et je suis amoureux d'elle

deux poèmes de Ki no Tsurayuki (Xè siècles). Le second est à mon goût le plus beau poème d'amour que je connaisse avec le poème "A la Mystérieuse" de Rober Desnos.

Et que dire de ce paysage d'hiver peint par la princesse Shikishi, fille de l'empereur Go Shirakawa au XIIIè siècle:

   Je regarde
Et vois que l'hiver est là.
   Les canards sauvages
Sont sur la rive de la baie
Qui se prend d'une fine glace.

J'étais à l'époque plus sensible à ces tankas qu'aux haïkus qui terminaient l'ouvrage. J'étais très influencé par les poètes romantiques et symbolistes, dont ces tankas me paraissaient plus proche par la liberté de l'expression. Sur 31 syllabes, on a le temps d'évoquer des images et des sentiments. L'implacable fulgurance du haïku, qui peint un monde en 17 syllabes sans pour autant le figer, était encore trop forte pour moi.

Tanka, haïku, renga - le triangle magique, Maurice Coyaud (éd. Les Belles Lettres) Les poètes japonais écrivaient ensemble en ateliers, et il n'était pas rare qu'ils enchaînent les tankas et les hokkus en un long renga (poème lié), inventant ainsi ce que les surréalistes redécouvriront avec le cadavre exquis. L'extraction du tanka, puis du hokku, devenu haïku, va dans le sens d'une épuration de l'expression, d'une véritable distillation pour ne garder que l'essence de la poésie.
Ce mécanisme est très bien décrit par Maurice Coyaud dans son Tanka, haïku, renga - Le triangle magique (éd. Les Belles Lettres).

Aller droit au but, rechercher l'essentiel, épurer son expression. Regarder, juste regarder. Suggérer sans imposer. Tout ceci paraît si facile lorsqu'on lit les oeuvres des Maîtres, et pourtant ...

Ceci me rappelle une anecdote rapportée par Vasari. On raconte que le Pape Benoît IX demanda à Giotto de lui donner le plus pur signe de son talent. A main levée, Giotto traça un cercle parfait et l'envoya au souverain pontife. Peut-être est-ce une légende, mais si c'est vrai, le grand peintre aurait fait un fameux haïjin ...

Manteau d'étoiles



Bienvenue sur le blog haïku de Richard (alias Yamasemi), principalement consacré au haïku et au senryû, un style de poème court venu du Japon.

Découvrez mon itinéraire dans l'écriture, une présentation des Maîtres du haïku et mes propres haïkus et senryûs au fil des jours.

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