je suis le croissant de lune
voilé par la brume
Le mot "suis" introduit une évidente ambiguïté : est-ce le verbe "suivre" ou le verbe "être" ?
Pour tout vous dire, j'ai volontairement laissé cette ambiguïté. La langue japonaise fourmille de mots possédant plusieurs sens. Cela introduit un flou "naturel" si l'on peut dire. Le premier jet du poème écrit, j'ai décidé de laisser "suis" qui me semblait introduire un flou de même nature par le jeu des homonymes.
Cependant, les deux personnes en question ont buté sur la signification de la deuxième ligne car elles ont naturellement vu le verbe "être" sur lequel elles restaient en quelque sorte "fixées". Il leur a fallu un certain effort avant de voir le verbe "suivre" qui est bien sûr celui que j'avais l'intention d'employer au départ. Le verbe "être" était secondaire, même si le fait d'être la lune, ou plus précisément d'être dans la lune ne me dérange pas plus que ça

Le flou tournait à l'obscurité, ce qui va à l'encontre de ma conception du haïku.
Après discussions sur la liste haiku-fr, on m'a suggéré l'emploi du participe présent, qui lève tout doute quant au verbe employé, tout en laissant un certain flou sur le sujet :
suivant le croissant de lune
voilé par la brume
Cette formulation me conviendrait aussi, elle introduit par ailleurs une belle assonance dans la seconde ligne. Toutefois, même si elle est plus claire, je regrette un peu le flou de la première. Bref, je n'arrive pas à me décider.
Donc, tout comme pour la nage de l'ombre, j'ai décidé de vous donner la parole. Il vous suffit de voter dans vos commentaires pour votre version préférée en expliquant les raisons de votre choix. Le résultat sera publié dans une semaine.
A vous ...
Je suis abonné depuis deux ou trois ans à la méditation du jour. Coïncidence, j'ai reçu ceci hier :
Les mots ont la tâche impossible d'expliquer la beauté du silence.
Ils ne peuvent pas s'en approcher mais il faut quand même essayer.
Le silence est merveilleux.
Le silence est le chemin.
Le silence est la réponse.
Tishan
Intéressant non? Le haïku est une poésie si ténue qu'on pourrait l'appeler la poésie du silence. Pas d'effet inutile, pas d'interprétation, juste trouver les quelques mots justes pour rendre compte de la beauté d'un moment, d'une situation et la partager. Et tout comme parler du silence suffit à troubler le silence, tenter d'expliquer la beauté suffit peut-être finalement à s'en éloigner.
Plus ça va, plus je pense qu'un fois certains principes de base acquis, la spontanéité et la sincérité sont les meilleurs atouts dans l'écriture du haïku.
Le débat a récemment repris sur haiku-fr, alimenté par un lien sur l'intéressant blog Haiku and happiness, de Gabi Grene. Cette spécialiste allemande du haïku traditionnel vit au Japon, et son point de vue est intéressant car elle parle japonais, ce qui lui permet d'avoir une vision très authentique et "de l'intérieur" du haïku. Elle explique ainsi dans cet article à quel point le rythme 5-7-5 est naturel en Japonais, et ne constitue selon elle pas un effort de versification analogue à notre alexandrin par exemple.
Pour les non-anglophones, je résume très brièvement : le Japonais est une langue syllabique. La combinaison de deux ou trois syllabes suffit à créer des mots. Ainsi YAMA signifie montagne ou KAWA rivière. Combinez deux mots et vous obtiendrez quelque chose comme AWA KAWA (rivière sauvage) ou YAMA KAZE (vent dans la montagne). Le mot NO peut ensuite servir à combiner deux mots pour en créer un troisième (mais mon Japonais très limité ne me permet pas de donner d'exemple, hormis MIZU NO OTO: le bruit de l'eau. Yoko, Kayo, Kyoko, c'est le moment d'intervenir dans les commentaires
)Reliez le tout ensuite par un mot de césure (kireji en Japonais), tels que les fameux YA (exclamatif) ou KANA (expression d'une admiration respectueuse), et vous voici naturellement avec les 5 ou les 7 syllabes d'un vers de haïku :
YAMA KAZE YA (ah! le vent dans la montagne)
Simple non? Il résulterait de tout cela une démystification totale du 5-7-5, réduit à l'expression la plus naturelle et la plus simple de la langue japonaise. Le grand art des haïjins japonais consiste précisément à faire de cette expression naturelle des choses des oeuvres d'art.
De là à conclure qu'il ne faut surtout pas essayer de reproduire ce rythme et cette versification dans d'autres langues, il n'y a qu'un pas, allègrement franchi par Gabi Grene.
D'autres échanges sur haiku-fr, tout aussi instructifs, précisent que la longueur des syllabes japonaises est constante, ce qui n'est pas le cas dans les autres langues. Si l'on rajoute à cela les diverses licences poétiques que l'on trouve par exemple en Français, on se retrouve avec une situation en effet plus complexe qu'en Japonais. Il suffit de penser à la valeur du "e", en principe compté devant une consonne pour former un pied ou au contraire élidé par l'apostrophe pour obtenir le bon compte de pieds. Citons encore la diérèse, qui permet de dissocier une syllabe en deux au niveau de deux voyelles successives (exemple: prononcer li-on au lieu de lion) et qui permet de "récupérer" un pied.
Pour toutes ces raisons, le 5-7-5 ne serait alors qu'une chimère, trop rapidement et servilement copiée du Japonais et plaquée sur des langues qui ne l'acceptent qu'au prix de contorsions douloureuses.
Moi, je veux bien. Il n'en reste pas moins que l'usage des mots de césure permet au Japonais de rajouter facilement des syllabes pour "boucher les trous" et tirer une ligne jusqu'à cinq ou sept syllabes, ce qui équivaut à notre diérèse.
L'argument concernant la formation des mots en Japonais me paraît en revanche bien plus convaincant, même si je pense toujours que garder pour objectif la limite de dix-sept syllabes est un frein salutaire au verbiage, et que le rythme 5-7-5 procure un bel équilibre ternaire.
Toutefois, je sens bien que pour aller plus loin, je n'ai pas le choix : je vais devoir acquérir quelques notions de Japonais!
Kayo, Yoko, Kyoko, Neko avez-vous une bonne méthode à me conseiller (Assimil Bashô) ?
La plupart des sites ou ouvrages traitant du haïku en donnent une définition très formelle: un poème court de dix-sept syllabes réparties en trois lignes de 5, 7 et 5 syllabes. J'ai moi-même débuté ce blog comme ça. Or, il suffit de lire des haïkus classiques japonais traduits en Français pour s'apercevoir que cette règle n'est que très rarement respectée. Il en est de même des haïkus écrits directement en Français ou dans d'autres langues. Alors? haïkus ou simples poèmes courts? Noter que les divers éditeurs ou sites en ligne proposant des concours de haïkus exigent d'ailleurs souvent le 5-7-5, comme s'il s'agissait là du seul critère faisant d'un tercet un haïku. C'est bien sûr faux, mais il faut reconnaître que c'est un critère objectif facile à vérifier.
Ce débat agite régulièrement les haïjins. Il y a les puristes, tels Philippe Costa qui, dans son Petit manuel pour écrire des haïkus (éd. Philippe Picquier), prône un respect absolu des contraintes de forme ce qui forcerait selon lui à se montrer plus créatif. Cela se défend, lorqu'on voit ce qu'un Racine, un Baudelaire ou un Nerval ont pu faire dans le format très contraignant du sonnet et de l'alexandrin. Et Philippe Costa d'ajouter: Je crois pouvoir affirmer que vous n'obtiendrez aucune reconnaissance des "hommes de l'art" si vous passez outre aux contraintes de métrique, et ce même si vos poèmes témoignent de la meilleure verve poétique.
Voilà qui a le mérite d'être clair. Voire ... car trois lignes plus loin, l'auteur préconise une certaine souplesse dans certains cas concernant le nombre de syllabes. Et de recourir aux procédés poétiques classiques: élision du e final, diérèse (prononcer vi-o-lon, soit trois syllabes, au lieu de vio-lon, deux syllabes) etc. Et de citer page suivante Tôhô, disciple de Bashô: la nouveauté est la fleur du haïkaï, reconnaissant que la poésie ne s'accommode pas de règles figées.
Inversement, Henri Brunel dans Sages ou fous les Haïkus? (éd. Calmann Lévy) écrit en parlant du haïku français : la règle des dix-sept syllabes est rarement appliquée, et note que : chaque langue suit la pente de son génie singulier, et le Français, plus disert que le Japonais se plie moins facilement à la règle des dix-sept syllabes. Et en effet, les fameuses dix-sept syllabes réparties en lignes de cinq et sept syllabes font partie du patrimoine poétique japonais et sont au moins aussi importantes que l'alexandrin dans la poésie française.
La langue japonaise est plus elliptique, ne comporte pas d'articles et le sujet d'un verbe peut être omis. Elle est naturellement syllabique (les caractères représentent une syllabe) ce qui en rend le compte facile. Mieux, certains mots n'ont pas une réelle signification, ils font office de ponctuation. On trouvera ainsi souvent dans les originaux japonais ya et kana qui sont respectivement une interjection et une marque d'admiration respectueuse (kana termine fréquemment un haïku). Ces deux mots sont très commodes lorsqu'il manque une ou deux syllabes et n'ont pas le caractère un peu artificiel d'un oh! ou d'un ah! français. Et lorsqu'il y a trop de syllabes, il suffira d'enlever un sujet ou deux et le tour sera joué. Le Français est loin d'offrir ce type de facilité, ce dont sont du reste bien conscients les Japonais francophones, qui mesurent bien le fossé qui sépare nos deux langues. J'ai eu l'occasion de parler de haïku avec trois d'entre eux, et ils étaient très surpris lorsque je leur ai dit que nous tentions de respecter la métrique 5-7-5 et stupéfaits lorsque je leur ai montré ... qu'on y parvenait!
En dépit de toutes ces facilités, les maîtres japonais classiques ont parfois pris quelques libertés avec le 5-7-5. On sait aussi qu'à la fin du dix-neuvième siècle, Hekigodo prôna une liberté de forme, se débarassant même du kigo, le mot de saison et bien évidemment de la contraignante métrique.
Sur les listes de diffusion consacrées au haïku, on lit un peu de tout, mais il n'y a généralement pas d'attitude systématique. On voit souvent que le haïku anglophone tourne autour de quatorze-quinze syllabes (concision de l'Anglais), alors que le Français peut aller jusqu'à une vingtaine du fait de sa structure. Il n'en demeure pas moins que certains, au prix d'un choix très soigneux des mots, se font adeptes d'un minimalisme (une douzaine de syllabes) impressionnant. Tout est dit en 3-5-3 (Marcel, Robert, si vous me lisez ...) sans fioritures inutiles ni, et c'est un exploit, aucune sécheresse. Je reste admiratif, car je me reproche souvent mon côté verbeux (d'ailleurs, cet article ...).
Un exemple de ce minimalisme dû à Marcel :
l'unique étoile
du berger
Pas un mot de trop. Et pourtant lorsque je lis ce haïku, je suis sous le ciel nocturne, et je vois Vénus briller au-dessus de moi. Imparable, magnifique.
Pour ma part, j'adopte comme souvent la "voie du milieu". J'apprécie le 5-7-5 pour son rythme ternaire, son bel équilibre, notamment dû à l'alternance court-long-court. Cependant, je ne lis pas le Japonais, et ce n'est qu'à travers leurs traductions françaises que j'ai pu apprécier les haïkus des Maîtres. La métrique 5-7-5 y était très rarement respectée, et pourtant, j'y ai trouvé cette "saveur" qui me plaît tant et m'a donné envie de m'y essayer. Comment donc considérer la métrique comme un critère absolu? Ce serait incohérent.
Lorsque je compose un haïku, j'essaye donc toujours à priori d'écrire un 5-7-5. Selon que j'obtiens un poème trop long ou trop court, ma démarche est bien différente :
trop long: je tente, sans torturer la syntaxe ni verser dans le style télégraphique, de mieux choisir mes mots pour obtenir un 5-7-5. Si je ne peux y parvenir mais que je suis à dix-huit syllabes, je m'estime satisfait. Il est rare que je dépasse ce compte. Au delà, j'estime que ma construction ou mon choix de mots peuvent gagner en concision, et c'est le signe qu'il faut retravailler le verset. Souvent, c'est un défaut dans l'angle sous lequel j'ai initialement présenté les choses, et ce remaniement est alors salutaire pour la force et la pureté du résultat final.
trop court: cela m'a posé problème au début, et cela me posait toujours problème jusqu'il y a un ou deux mois. Autant gagner en concision permet d'épurer le trait et de gagner en force, autant "rallonger la sauce" est néfaste et ne fait qu'affadir.
Ainsi du haïku qui a donné son titre à ce blog:
dans mon manteau d'étoiles
j'ai dormi
ce qui donne un 4-6-3 (treize syllabes). J'ai bien essayé de faire un 5-7-5 :
dans mon grand manteau d'étoiles
heureux, j'ai dormi
Félicitations, vous venez d'assister à un beau massacre. Ce qui était léger (le karumi cher à Bashô) s'est irrémédiablement alourdi de toutes ces chevilles (grand, heureux), et au lieu d'allongé, je pourrais plutôt dire vautré, parce que c'est bien ce que j'ai fait avec cet essai!
Toute la pureté de cette nuit à la belle étoile, toute la force de la situation s'est envolée, engluées dans une prosodie de convenance où les ajouts ... n'ajoutent rien!
Et pourtant, c'est un 5-7-5.
Après de nombreux essais, et après avoir pris l'avis d'haïjins expérimentés en qui j'ai toute confiance (Francis, Yves, si vous me lisez ...), j'en reste définitivement à mon 4-6-3, même s'il ne constitue pas ce que j'appelle un haïku canonique.
L'esprit doit avoir priorité sur la lettre. Kana
En principe, le haïku classique emploie des mots simples. Ce n'est pas une poésie flamboyante, encore moins hermétique. Toutefois, il n'est pas interdit, puisque c'est aussi une poésie de l'humour et de la légèreté (le karumi cher à Bashô) d'utiliser à bon escient un procédé amusant: le mot-valise.
C'est dans le livre Ralentir: mots-valises d'Alain Finkielkraut, ressorti depuis sous le titre Le petit fictionnaire illustré (éditions du Seuil) que j'ai pris contact avec cette cocasse manière de bricoler des mots avec d'autres mots, du lego lexical en somme. Ainsi du bahuri (un lycéen peu futé), du wagabon (un wagon qui se détache du train pour vivre sa vie tout seul) ou du truculent masturbin (point de vue ouvrier sur la masturbation). Le procédé est maintenant passé dans le langage courant. Qui n'a pas entendu parler du publipostage, enfant monstrueux du postage et de la publicité qui encombre nos boîtes à lettres? Et je ne résiste pas au plaisir de citer le sketch de Jean-Marie Bigard à propos des inventions de langage des lendemains d'ivresse, avec les fameux bonjeoir (combinant boujour et bonsoir, pratique quand on ne sait même plus l'heure qu'il est), c'est clur (contraction de c'est clair et c'est sûr) et le monumental tu te laisses poustache (tu te laisses pousser la moustache).
Quel rapport avec le haïku? Voici: il y a quelque temps, j'avais écrit:
on ne sait où elles se hâtent
les feuilles mortes
Je restais insatisfait de la première ligne. Elle ne rendait pas assez à mon goût le son très particulier des feuilles qui frottent le sol, à la fois léger et pourtant très net, agaçant l'oreille, ni leur frôlement, cette fuite rapide au ras du sol. Bruissement, frôlement, fuite ... j'ai longtemps cherché. Jusqu'à ce que j'écrive finalement:
on ne sait où elles se hâtent
les feuilles mortes
qui ne plaira peut-être pas à tout le monde, mais qui me satisfait aujourd'hui. Juste une lettre déplacée, un f pour un b. J'aime ces petits détails qui font basculer la perception.
Ce n'est toutefois pas un procédé (je n'aime pas trop le mot en matière de poésie) que j'emploierai souvent. A mon sens, la langue est assez riche pour ne pas avoir à trop user de ce genre de malice. Le débat est ouvert ... qu'en pensez-vous?






