Jeudi 3 août 2006
Johnny Depp et Keith RichardsLe second volet de Pirates des Caraïbes vient de sortir. J'irai sans doute le voir, ayant passé un bon moment avec le premier. Chose amusante, il sort en France peu de temps après le concert des Rolling Stones  au stade de France. Or, il est de notoriété publique que Johnny Depp s'est énormément inspiré du look du mythique guitariste des Stones, Keith Richards en personne, pour camper le personnage de Jack Sparrow. Bien loin des pirates rasés de près auxquels Hollywood nous avait habitués, Depp a imposé un flibustier haut en couleurs, aux yeux soulignés de khôl et sans doute moins "propre sur lui" mais bien plus proche de la réalité historique! Depp aurait même souhaité que Keith Richards fasse une apparition dans le film, mais le planning du guitariste ne l'a pas permis. Il est probable, vu son parcours assez tumultueux, que l'idée ne déplaise pas à Richards, puisqu'il devrait figurer dans le troisième volet de Pirates des Caraïbes dans le rôle du père de Johnny Depp/Jack Sparrow!

En dépit de son apparence actuelle de vieux boucanier décati, rançon des excès multiples de sa vie de rocker de grand chemin, Keith Richards est un artiste, doublé d'un personnage intelligent. Il faut dire que comme la majorité des grands rockers anglais (John Lennon, Eric Clapton ...), Keith Richards est passé par une Art School. Bien  que ce type d'école ait pu faire un peu figure de voie de garage  ou de refuge pour les cancres dans les années cinquante/soixante, et que Keith ait sans doute fait plus d'efforts pour se rapprocher du radiateur que pour suivre les cours, l'ambiance artistique et la formation de ces établissements ont sans doute donné aux rockers locaux une ouverture d'esprit et une culture qui, pour moi, font la différence avec le rock américain, plus monolithique. C'est sans doute l'une des raisons qui ont fait de certains groupes anglais les plus grands et les plus mythiques. Mais je m'égare ...

Que vient faire Keith Richards sur un site pratiquement dédié au haïku?  Eh bien la sortie du film et la prochaine participation de Keith au troisième volet m'ont rappelé une interview dans laquelle le guitariste exprime des idées qui me paraissent intéressantes.

De mémoire, Keith disait en substance que les meilleures chansons ne se composent pas. Elles "pré-existent" en quelque sorte, et les musiciens les plus sensibles (d'aucuns diraient les plus doués) ne font que les "attraper".  Une idée très intéressante, qui rapellera au choix les muses classiques ou "le ciel antérieur où fleurit la beauté" de Mallarmé.

Plus encore, selon Keith, ces "cadeaux du ciel" sont animées d'une vie propre, d'une certaine autonomie. Je cite car je me souviens très précisément des termes :

A bien des égards, elles [les chansons] sont comme des enfants. Elles grandissent et vous disent "je veux ceci", puis "maintenant, je veux aller là".


J'ai souvent eu l'étrange sensation devant une oeuvre d'art que tout tombe si idéalement en place que la perfection en paraît surhumaine. Cela peut être la beauté de la mélodie, l'alliance de mots imparable où la composition et la palette d'un tableau.

A mon petit niveau de création, il m'est arrivé de même qu'un haïku paraisse se composer pratiquement tout seul. Je le retravaillais, essayais diverses variantes et améliorations avant de revenir finalement au premier jet. Une impression très curieuse et pourtant très gratifiante.

A d'autres occasions, je commençais un haïku avec une idée assez précise de ce que je voulais obtenir, mais le petit tercet "voulait" aller dans une autre direction, et je finissais par obtenir quelque chose de différent, que je conservais finalement avec la curieuse impression d'avoir perdu la direction des opérations au profit d'une évolution qui m'avait échappée.

Se pourrait-il que nos meilleures créations arrivent lorsque nous ne les cherchons pas, et que nous relâchons l'agitation du mental pour ouvrir totalement notre perception et devenir des "antennes" captant la beauté? Et que, poursuivant ce relâchement, nos créations évoluent par elles-même pour se réaliser pleinement en dehors de notre volonté? Un sacré coup pour l'égo de l'artiste créateur!

Ceci paraîtra sans doute un peu "mystique", mais je partage assez la position de Keith Richards. Les plus belles choses nous arrivent comme des cadeaux de la vie, pour peu qu'on soit disposé à les accepter avec simplicité.
Vendredi 28 juillet 2006
Hier, je mettais en ligne ce haïku:

un éclair blanc
des nuages étale l'encre -
sumi-e

que je partageais aussi sur haiku-fr. C'est un haïku un peu "expérimental", une tentative plus ou moins consciente pour faire ce pas plus loin dont je parlais il y a quelques jours.

J'ai vu les nuages sombres arriver très rapidement, comme si "on" versait de l'encre dans le ciel, un camaïeu de gris plus ou moins foncés que les éclairs ont ensuite diversement zébrés de lumière. Rapidement, la comparaison avec le sumi-e, cette technique de lavis japonais dont la sobriété me fascine, s'est imposée. Je n'ai pas longtemps hésité à utiliser la métaphore pour rendre compte de la vision que j'avais eue et de ses deux éléments saillants pour moi: le ciel noir et les éclairs. En principe, on n'explique pas un haïku, mais je le fais ici pour partager mon "chemin d'écriture".

Francis a trouvé l'idée intéressante, avec une possible réserve sur l'accord du verbe "étale" avec l'éclair, qui se trouve bien loin dans la phrase. Je reconnais que ma seconde ligne est un peu torturée, et j'ai simplifié comme suit:

un éclair blanc
étale l'encre des nuages -
sumi-e

qui est plus simple et sans doute plus intelligible. Cependant, il existe souvent une raison pour laquelle on s'arrête une première fois sur une formulation qui nous semble satisfaisante.
Ayant donc proposé la nouvelle version sur haiku-fr, je vois Francis revenir vers moi en notant que l'important était sans doute pour moi cette image d'encre, raison pour laquelle je l'ai placé en fin de ligne, ce qui n'est plus le cas de la seconde version. Je précise que je n'avais pas expliqué sur haiku-fr la vision qui a fait naître le haïku. Il semble tout de même que la première version ait bien fait son travail puisque Francis a saisi cela. Et en effet, même si la seconde version "coule" mieux du point de vue de la langue, elle est aussi moins forte parce que l'encre s'y trouve noyée au milieu de la deuxième ligne. L'intervention de Francis a eu le mérite de me ramener vers mon intention initiale qu'on ne devrait jamais perdre de vue. Sans cela, le haïku ne relève plus de l'expérience, il la trahit plus ou moins.

Francis m'a fait cette proposition:

des nuages
un éclair blanc étale l'encre --
sumi-e

C'est une formulation fluide, et qui a le mérite de présenter les éléments dans l'ordre de ma perception: les nuages, puis les éclairs. En outre, on passe de la Nature (les nuages, l'éclair) à l'humain (l'encre, le sumi-e). Une très intéressante proposition, très structurée, caractéristique de Francis, par ailleurs amateur d'échecs et de Go. Pour tout dire - et sa modestie dut-elle en souffrir- cette structuration parfaite des plans (visuels,  philosophiques) me fait penser à Buson.

Quelque chose me dérange encore un peu, je ne sais pas quoi. Je vais donc laisser reposer un peu "la pâte" et y revenir un peu plus tard. Merci à Francis de son aide, avec un petit clin d'oeil car je sais qu'il me lit. J'espère que cela ne te gêne pas que je parle de toi ici, mais je veux illustrer par là l'importance de l'échange entre les haïjins.

Il peut arriver que l'on ressente l'impression de plafonner (c'est actuellement mon cas) ou pire, d'être dans une impasse. L'échange riche, franc et amical que l'on peut avoir avec d'autres passionnés est alors le plus puissant des remèdes.
Dimanche 23 juillet 2006

Il m'est arrivé ici et d'exprimer mon insatisfaction vis à vis de ce que j'écris. Depuis quelque temps, l'insatisfaction en question revient et monte tout doucement, mais pas pour les mêmes raisons que dans les deux billets précédents.

J'ai commencé ce blog en me lançant un petit défi personnel: la mise à jour quotidienne. Cela n'a pas toujours été facile, et au début je ne me sentais pas à l'aise si je n'avais pas deux ou trois jours de haïkus ou d'articles divers d'avance.

Petit à petit, je me suis décontracté. A force d'écrire que le haïku était pure expérience et nécessitait une sorte de détente du mental pour accueillir la beauté présente dans des événements minuscules, j'ai fini par y croire  

Par ailleurs, ma conception personnelle du haïku s'affine progressivement. Ainsi, j'ai pris quelques distances -entre autres- avec l'impératif du 5-7-5 (j'aurai l'occasion d'y revenir).

Il m'arrive donc maintenant fréquemment de ne pas avoir la moindre idée du sujet de l'article du jour en me levant le matin. Je crois que j'aime bien le côté "sans filet" de cette approche. Cela ancre le haïku dans la vie même et me conduit à garder l'oeil grand ouvert, deux choses qui me paraissent importantes.

Alors que se passe-t-il? Eh bien j'ai l'impression de stagner. Lorsque je lis les haïkus des Maîtres, je suis souvent stupéfait de voir ce que l'on peut faire tenir dans un poème si court. Il y a là quelque chose de presque magique. Il est sans doute un peu exagéré de vouloir, après quelques années de pratique, atteindre un tel niveau, mais j'ai envie de franchir une étape dans mon écriture. J'ai le sentiment de tourner un peu en rond.

Serge Tomé, avec lequel j'en discutais par email, me dit que c'est normal et me conseille de travailler sur le regard et d'étudier la composition en peinture (orientale, mais pas uniquement). Les conseils de Serge sont toujours judicieux, et il n'en est jamais avare. Je ne reproduirai pas ici son email, mais je le décortique encore à l'heure actuelle tant il est riche d'enseignements et de directions à prendre.


Je sens bien que je vais devoir progresser dans deux directions:

- la fraîcheur et la disponibilité du regard, bien que j'aie déjà avancé dans ce domaine
- la technique pure. Pour cela, lire et relire les Maîtres et aussi des ouvrages analysant la poésie japonaise et chinoise. Ensuite ... tout oublier, c'est à dire intégrer tout cela de manière si fluide que je n'aurai plus à y penser. Je me méfie en effet des procédés mal digérés tels qu'en regorge le Petit  Manuel pour écrire des haïkus, de Philippe Costa. Non que ce soit un mauvais ouvrage, loin de là, mais je crois qu'il faut plus que des recettes de cuisine pour écrire des haïkus.

Car la poésie est création, et non fabrication.
Vendredi 7 juillet 2006
Lorsqu'on découvre le haïku en s'inscrivant sur des listes de diffusion telles que haiku-fr, on est souvent frappé par ces petits L1, L2, L3 dont sont truffés les messages des intervenants. Cela désigne tout simplement les trois lignes du haïku, ou plutôt les trois "temps".

En effet, la disposition sur trois lignes est purement conventionnelle et très occidentale. Il est fréquent de tout inscrire sur une seule ligne en Japonais, et on pourrait faire de même ou bousculer autrement cette convention. Il y a deux jours, je me suis ainsi essayé à un senryû sur quatre lignes parce qu'il me semblait que cela servait le sujet :

de son épaule nue
la bretelle de la robe
   glisse
        complice

Les trois lignes du haïku ont cependant chacune leur fonction propre, qui diffère selon les écoles et les poètes.

Un exemple simple et très visuel, voire cinématographique:

L1: plan large
L2: plan moyen
L3: plan rapproché

Ainsi dans ce haïku de Buson:

la rivière d'été
passée à gué, quel bonheur
les savates à la main

le regard du lecteur est guidé vers le détail final qui rend l'évocation très forte.

Bien sûr, il ne s'agit pas là d'une règle absolue, et il est possible au contraire de partir d'un détail et d'élargir la vision comme ici Ryôkan:

ramassant du bois
puis traversant le pont
dans la brume du soir

tout dépend de l'effet souhaité par le poète.

Je ne cache pas que je ne maîtrise pas encore toutes ces subtilités.  Sur la liste haiku-fr, Francis insiste souvent sur l'impact du dernier mot de la dernière ligne (L3 donc).  La chose la plus importante devrait donc terminer le haïku. Cela se défend, mais comme la grande force du haïku est par ailleurs de suggérer, on pourrait aussi se dire qu'il est préférable au contraire d'atténuer quelque peu le temps fort en le "dissimulant" dans le corps du haïku plutôt qu'en en faisant le point d'orgue. Je n'ai pas encore de position claire sur ce sujet, mais voici une petite expérience sur un haïku récent:

inlassablement
les moineaux dans les mûriers
chantent en canon

si je change ceci en:

chantant en canon
les moineaux dans les mûriers
inlassablement

Il y a en effet une différence dans ce qui "reste" après la lecture.

Qu'en pensez-vous? Quelle version préférez-vous et pourquoi?
Dimanche 11 juin 2006
Dans le prolongement du billet d'hier (mine de rien, cette histoire de "petit poème à la con" m'a fait réagir et réfléchir), je vais enfin répondre à la question que m'a posée un jour Christine: pourquoi j'écris des haïkus et que cela peut-il bien m'apporter?

Comme beaucoup d'ados, je me suis cru poète aux premiers coups de coeur. Il faut dire que, grand romantique, j'avais tendance à tomber amoureux régulièrement de la fille qu'il ne fallait pas, d'où grands élans lamartiniens et, très vite, baudelairiens ou nervaliens.

J'ai reçu le don d'une plume relativement facile, la page blanche ne m'a jamais fait peur. Cela n'est pas forcément un atout pour la poésie. Au fur et à mesure de mes essais, qui se sont prolongés assez longtemps, j'ai rapidement ressenti une frustration que j'ai mis un moment à cerner. En réalité, j'avais bel et bien des "éclairs de poésie" dans ce que j'écrivais, mais je sentais bien qu'il étaient extrêmement brefs. Entre ces moments vrais, je me sentais obligé de composer péniblement une sauce assez indigeste et pour tout dire prosaïque. Le poème achevé retombait donc comme un soufflé refroidi. J'ai essayé diverses formes d'écriture: vers libres, octosyllabes rimées (j'avais même un dictionnaire de rimes) sans évidemment résoudre par un changement de forme ce qui était à l'évidence un problème de fond.

Ainsi, il y a vingt ans, j'écrivais spontanément:

nous nous sommes aimés en silence
conservant l'épée des paroles
pour les jours de colère

J'ai tenté de bâtir autour de cet élan, lié à mon vécu et donc authentique, un poème beaucoup plus long ... qui est à jeter (ne comptez pas sur moi pour le reproduire ici). Je me croyais obligé d'en rajouter et bien sûr, ce que j'ajoutais à cet éclair poétique n'était que de la prose, une invention laborieuse qui jurait abominablement avec le reste. J'étais prisonnier du modèle poétique occidental, qui veut absolument "dire quelque chose", "transmettre un message"  et est bâti en quatrains, tercets, sonnets d'une longueur minimum.

Frustré par le résultat, j'ai balancé mon dictionnaire de rimes et me suis résigné: la poésie n'était pas pour moi.

Jugez donc de mon soulagement lorsque j'ai découvert (ou plutôt re-découvert) le haïku dans l'excellent livre Les plus beaux contes zen, suivis de l'art des haïkus, de Henri Brunel!
Enfin, une poésie qui ne se sentait pas obligée de démontrer quoique ce soit, n'y d'en rajouter, de "tirer à la ligne"  pour rallonger artificiellement (et donc détruire!) l'authenticité de l'élan poétique initial. Une démystification salutaire.

La concision du haïku m'émerveilla immédiatement, et je fis d'emblée mes premiers essais. Je me sentais revivre (poétiquement s'entend!) Un sentiment de libération.

La suite, vous l'avez sous les yeux avec Manteau d'étoiles. Ecrire des haïkus me procure une sensation de plénitude. Je vis plus pleinement l'instant présent, chacun d'eux étant observé d'un oeil plus ouvert, plus attentif à la beauté ou à l'humour susceptible de s'en dégager. En un mot, je vis plus qu'avant, je sur-vis.

A cet égard, il n'est pas étonnant que les enfants excellent dans le haïku. C'est aussi l'une des raisons du mépris dans lequel certains tiennent cette forme poétique. Pensez: un gosse en fait autant!

Précisément: le haïku demande que l'on garde un peu son âme d'enfant. L'absence de jugement devant ce que l'on voit, l'absence de désir de paraître ou d'en faire trop. L'innocence et l'authenticité. Les haïkus d'enfants ne trichent pas: ils transmettent la vérité de l'instant. Et c'est pourquoi ils sont étonnants de fraîcheur et font mouche à tous les coups.

 Lorsque mon fils joue, il est tout entier dans son jeu. En réalité, il ne joue pas au sens légèrement méprisant où l'entendent généralement les adultes. Il s'approprie le monde, son monde, et le crée ou le recrée à chaque instant, et c'est très sérieux pour lui. Et "créer" se dit en grec poein, racine de poème, poésie, poète. Tiens?

Manteau d'étoiles



Bienvenue sur le blog haïku de Richard (alias Yamasemi), principalement consacré au haïku et au senryû, un style de poème court venu du Japon.

Découvrez mon itinéraire dans l'écriture, une présentation des Maîtres du haïku et mes propres haïkus et senryûs au fil des jours.

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